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Synthèse
des chapitres consacrés à Radio Fécamp et Radio Normandie
et
« Radio privées, radios pirates
» (Frank Ténot) - Eds Denoël
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Pendant qu’il prépare
son doctorat en droit, Fernand Le Grand, passionné de T.S.F., fréquente
assidûment le laboratoire d’Edouard Branly à l’Institut catholique de Paris.
Après la première guerre mondiale, rentré à Fécamp pour reprendre l’affaire
familiale, la distillerie de la Bénédictine, il demande une autorisation
d’émission d’amateur aux P.T.T.
Le 24 décembre 1923,
dans une salle d’un restaurant renommé, entouré de seize de ses amis, il fonde
le radio-club de Fécamp (qui deviendra l’Association des Auditeurs de Radio
Normandie) et en devient le président. L’objet de l'association comme tous les
autres radio-clubs est d’unir les amateurs de T.S.F., les initier à cette
science nouvelle et les conseiller dans le choix de leur matériel. Le siège du
club est fixé au 16, rue Georges Cuvier, à l’étage mansardé au-dessus des
garages de la Bénédictine. Pourtant les radios amateurs se font rares. Une
année plus tard, l’association ne compte que dix-huit membres, deux de plus
qu’au départ ! Pire, les membres désertent les réunions, car étant équipés
de récepteurs, ils captent aussi bien chez eux les stations existantes.
Puisqu’ils ne viennent plus aux réunions, Fernand Le Grand décide que c’est au
radio-club d’aller chez eux ! Entouré d’une poignée de fidèles, il construit un
émetteur de 20 watts dont l’indicatif est E.F.8.I.C. Les essais durent
plusieurs mois en 1926. A la rentrée, des émissions expérimentales de 20 h 15 à
20 h 30, ont lieu chaque samedi sur 200 mètres. Samedi 20 novembre 1926,
l’article du Journal de Fécamp à propos des activités du radio-club, a pour
titre “émissions Radio Fécamp”, avec un texte encore très prudent : essais de
modulation par voix humaine, avec lecture des nouvelles locales et
régionales :
« Le samedi 25
décembre 1926, le Radio Club de Fécamp et de sa région annonce que F.8.1.C. ne
fera pas d’émissions et que les essais reprendront vendredi 31 décembre. Il est
précisé que Radio Fécamp met au point le montage de son poste d'émission
définitif, avec lequel il compte étendre sa portée et sa puissance. On sait
qu’à l’heure actuelle, avec son montage de fortune, F.8.1.C. est néanmoins reçu
dans d’excellentes conditions, dans un rayon de 40 kilomètres et principalement
par les bateaux qui se trouvent au large. »
Samedi 29 janvier 1927,
équipé d’un nouveau micro, Radio Fécamp commence ses premiers essais musicaux.
Puis le poste suspend ses émissions à partir de février. La construction d’un
deuxième émetteur plus puissant commence mais la zizanie s’installe au club.
Certains membres n’apprécient pas les folies du président qui veut faire de la
radiodiffusion. Ils estiment la chose impossible ou inutile. Ils dénient au
comité le droit d’utiliser les cotisations du radio-club pour les engloutir
dans cette aventure. C’est la scission ! Fernand Le Grand, têtu, va donc
utiliser ses fonds personnels pour construire le nouvel émetteur aidé par le
reste de ses amis fidèles.
Du coup, il l’installe
dans sa vaste villa « Vincelli-la-Grandière », appelée le château par
les fécampois, 125, rue Théogène Boufart. L’antenne est installée sur le toit
de la villa.
En octobre 1927, le
nouvel émetteur de 45 watts débute ses essais. Samedi 10 décembre 1927,
l'assemblée générale du radio-club composée des 36 membres restés fidèles, est
l'occasion d’une démonstration du nouveau matériel. Avant la réunion a lieu une
première émission. Depuis le vaste salon de Vincelli transformé en auditorium,
le chanteur André Bellet interprète deux chansons, accompagné au piano par son
épouse et Fernand Le Grand lance un appel aux amateurs pour les inviter à
l'assemblée générale du club. Pendant ce temps, devant le local de la rue
Georges Cuvier, les membres du comité ont installé des récepteurs sur le trottoir
qui captent l’émission. L’assemblée est évidemment un plébiscite pour le
président et son comité. Le rapport du secrétaire, M. Talbot, et le compte
rendu financier du trésorier, M. Emile Durand, sont approuvés à l’unanimité et
tout le bureau est réélu avec enthousiasme. Au cours du banquet, au restaurant
Joubert, les membres écoutent une seconde émission sur le poste-valise apporté
par le vice-président, M. René Legros. M. Hauguel, au piano, accompagne le
chanteur, M. Collignon. Désormais, Fernand Le Grand est soutenu par une équipe,
réduite certes, mais déterminée. Cette nouvelle année 1928 se présente bien. Un
mât de 30 mètres, monté dans le jardin, supporte une antenne en nappe accrochée
à l’autre extrémité à un mât de 5 mètres coiffant la tourelle de Vincelli.
L’émetteur sur 212 mètres rayonne avec une puissance de 100 watts. Les
programmes sont réduits à une seule émission, le jeudi soir, de 20 h 30 à 22
heures avec au programme, d’abord les cours des céréales et du poisson et les
nouvelles régionales, suivis d’un concert de jazz depuis le casino de Fécamp,
la maîtrise de l’église Saint-Etienne, la représentation du fantaisiste Maître
Arsène - Gaston Demongé ou encore
celles d’artistes de passage. La ville de Fécamp, la chambre de commerce, les
syndicats d’agriculture et des armateurs, les radio-électriciens accordent les
premières subventions tandis que la timide publicité radiophonique apparaît.
Le fondateur n’est
nullement découragé lorsque paraît le décret du 7 juillet 1928 qui n’autorise
que 13 stations privées, exceptée Radio Fécamp qui devient pirate au moment où
paraît le décret. M. Le Grand convoque les radio-clubs de la région dans le
salon de sa villa devenu l'auditorium de la station. Impressionnés par le luxe
des installations – l’auditorium fait 100 mètres carrés, le sol est recouvert
de moquette épaisse, les murs sont revêtus de damas et ornés d’imposantes
sculptures favorables à une bonne acoustique - les représentants des sept
radios-clubs invités fondent la Fédération des R.C. de Haute-Normandie qui
soutiendra la station. La décision importante est prise, au cours de la même
réunion, de lui donner désormais le nom de Radio Normandie. Ce qui contribuera
à donner plus de poids à la station. Le président du radio-club de
Sanvic-Bléville, André Bugeïa, vice-président de la nouvelle fédération, écrit
dans le Havre Eclair le 20 août 1928 : “Radio Normandie est le seul poste de
radiodiffusion entre Lille et Rouen, c’est-à-dire que notre province doit s’y
intéresser. A l’automne prochain, la puissance va être portée à 250 watts. Déjà
la modulation a subi de sérieuses modifications grâce à un amplificateur à
résistances. Dans le domaine de la radiodiffusion, malgré la valeur de premier
ordre de nos ingénieurs et techniciens, la France est restée loin derrière les
pays étrangers. La cause en est uniquement due à la prolongation des
controverses sur le statut de la radiodiffusion. A la veille du vote de ce
statut, qui doit nous doter d’un système cohérent, jetons nos regards sur les
bonnes volontés et ne cherchons pas à paralyser leurs initiatives”.
Les appuis les plus
divers sont mobilisés pour sauver Radio Normandie. L’intervention de Georges
Bureau, avocat et député du Havre, sera déterminante. Celui-ci retrouve comme
ministre du commerce et de l’industrie, dont dépendent les P.T.T., son confrère
du barreau Georges Bonnefous. Ses démarches aboutissent à la signature d’une
autorisation spéciale le 18 février 1929, pour Radio Fécamp qui rejoint comme
quatorzième poste privé, la liste initiale de juillet 1928. Les émissions ont
lieu les mardi, jeudi et samedi, sur 212 mètres. Les charges sont de plus en
plus lourdes et il est impossible à Fernand Le Grand d’assurer, sur sa fortune
personnelle, le financement de la station. Le radio-club de Fécamp pas plus que
la Fédération des radio-clubs de Haute-Normandie, associations 1901, ne peuvent
exploiter commercialement Radio Normandie. Maintenant que le poste a une
existence légale, Fernand Le Grand veut lui permettre de se développer. Il
fonde la société anonyme des émissions Radio Normandie au capital de 80 000
francs dont les administrateurs sont MM. Tetlow, André Legrand, René Legros et
Georges Blondel. Les statuts sont déposés le 25 mai 1929 chez Maître Le
Monnier, notaire à Fécamp. La société a pour objet en France, dans les
colonies, protectorats français et même à l’étranger, pour son compte et pour
le compte de tiers, l’exploitation du poste de T.S.F., connu sous le nom de
Radio Normandie et Radio Fécamp, étant entendu que ce poste pourra changer de dénomination,
si le besoin s’en faisait sentir, et aussi celle de tous autres postes
émetteurs auxquels la société pourrait être appelée à s’intéresser par voie de
création, d’acquisition et tous autres moyens. Les postes émetteurs pourront
être indistinctement, de téléphonie, de télévision et de tous autres emplois et
fonctions auxquels l’utilisation des ondes hertziennes, en particulier, de
l’électricité en général et tout autre procédé scientifique nouveau, électrique
ou non, seront amenés à produire.
Le capital est divisé en
huit cents actions de cent francs chacune, dont quatre cents sont attribuées au
fondateur, André Fernand Eugène Alexandre Le Grand, pour les apports qu’il a
fait à la société dont le détail suit :
« Deux mâts, fils
d’antennes, haubans, un poste émetteur complet, 150 watts et 500 watts, un
amplificateur haute tension, deux batteries 4 volts (40 ampères), une batterie
6 volts (60 ampères), trois batteries 80 volts (60 ampères), une batterie 20
volts (75 ampères), un groupe de charge, tableau et commutateur, une machine et
ses condensateurs et filtres, un micro et transformateur, un pick-up Stellor,
un mouvement piles de polarisation, poste d’écoute avec résonance et un
compteur, le tout évalué à la somme de 30 000 francs. Un terrain situé à Fécamp
d’une contenance totale de deux cent-soixante-dix mètres carrés et la
concession du droit à ladite société d’établir des pylônes dans le surplus du
terrain restant appartenir à M. Fernand Le Grand d’une contenance totale de
deux mille cent mètres carrés ».
L’ensemble des biens et
droits immobiliers décrits est évalué à dix mille francs. Le terrain apporté à
la société ainsi que celui attenant qui lui est prêté par Fernand Le Grand,
situé à 300 mètres seulement de Vincelli, a l’avantage d’être sur une colline.
C'est là qu’un petit bâtiment est construit et dès juillet 1929, l’émetteur y
est installé avec des mâts de 30 mètres, dominant la ville et la mer.
Officiellement, précise Fernand Le Grand, ce n’est ni un transfert ni une
modification au sens administratif du terme, c’est simplement le déplacement de
quelques centaines de mètres de l’ancien émetteur construit par les membres du
club. En réalité, c’est une adaptation technique fondamentale assurée par les
établissements Kraemer, constructeurs de postes de radiodiffusion, qui porte la
puissance de rayonnement à 1 kW mais qui peut, sans problème, l’augmenter
considérablement. La station étend sa zone d’écoute et touche parfaitement le
sud de l’Angleterre. Ses programmes sont d’ailleurs maintenant publiés
régulièrement par les journaux anglais.
Le 25 janvier 1930, une
augmentation de capital, le portant de 80.000 à 100.000 francs est décidée par
l'assemblée générale de la société des émissions Radio Normandie. En février,
Radio Normandie est présente à la foire-exposition du Havre. A cette occasion,
le 30 mai 1930, la section havraise de l’Association des auditeurs de Radio
Normandie est fondée par les cinq radio-clubs du Havre, plusieurs industriels,
commerçants et représentants du port autonome. L'idée qui préside à cette
création est de monter un studio, un auditorium au Havre où les ressources
artistiques sont plus abondantes qu’à Fécamp. Entre-temps, Radio Normandie
réalise son premier direct extérieur, le 25 avril 1930, grâce aux circuits P.T.T.
reliant la station à la salle des fêtes de l’Hôtel de la Poste de Fécamp. En
juin, Fernand Le Grand se rend à Londres d’une part pour voir les premiers
essais de télévision selon le système Baird et d’autre part, pour y rencontrer
les dirigeants de I’International Broadcasting Company (I.B.C.), une société
anglaise chargée d’exploiter la radiodiffusion privée et commerciale, interdite
en Grande-Bretagne. A leur demande, Fernand Le Grand promet, dès son retour à
Fécamp, de réaliser sur Radio Normandie, une émission nocturne, le dimanche 29
juin de minuit à 1 heure du matin, pour que I’I.B.C. puisse effectuer des
mesures d’écoute. Celles-ci sont très satisfaisantes et une collaboration
s’engage entre l’IBC et la radio. Le jeudi 7 août, l’Association havraise des
auditeurs de Radio Normandie, reçoit une subvention officielle de 4 000 francs
votée par la municipalité du Havre. Des accords sont passés avec l’Hôtel
Frascati pour que l’auditorium havrais soit installé dans un de ses salons,
proche du petit théâtre utilisé lors des soirées de gala. Le 26 septembre, le
studio du Havre est inauguré et la première émission en est retransmise sur
l’antenne. Fernand Le Grand annonce au cours de la soirée que d’autres studios
décentralisés seront ainsi créés dans d’autres villes et que des démarches sont
engagées avec les pouvoirs publics pour transférer l’émetteur et le situer hors
de toute agglomération en un point plus central de la région. La future station
aura de 5 à 25 kW. On comprend la raison et l’origine de ces projets lorsqu’on
constate que l'assemblée générale de la société anonyme des émissions Radio
Normandie procède, le 21 mars 1931, à une autre augmentation de capital
souscrite, pour l’essentiel, par l’International Broadcasting Company limited.
De cent mille francs, le capital social passe à cinq cent mille francs. Deux
représentants britanniques de l’I.B.C. entrent au conseil d’administration :
MM. Albert Edouard Leonard et Leonard Franck Plugge.
Depuis novembre 1930, la
station a complété ses programmes devenus quotidiens, à l’exception d’une
soirée hebdomadaire pour permettre aux auditeurs proches de l’émetteur de
capter d’autres stations. La première speakerine, Mlle Francine Lemaître, est
rejointe par d’autres speakers : Roland Violette, Fernand Malandain et Gustave
Milet. Les programmes annoncés dans le Havre-Eclair du 19 janvier montrent
l’activité croissante du studio havrais :
Lundi 19 janvier.
A 21 heures : Soirée
consacrée à Maurice Chevalier.
Mardi 20 janvier.
A 21 heures : Concert
offert par I’Association des auditeurs de Radio Normandie (section havraise).
Relais du bar de I’Hôtel
Frascati :
1. Les joyeuses
commères, de Windsor (par l’orchestre);
2. La Tosca, de Puccini:
a) prélude; b) menuet (solos de violoncelle), par M. Wimberg, ex-soliste de
I’Opéra d’Etat de Finlande;
3. Menuet dans le style
ancien, d’André Caplet ;
4. Cadence Tehuelches,
de Carlos Lavin (solo de violon par M. Damais, des Concerts Pasdeloup et
vice-président de la Société de Propagande musicale);
5. Rip, opérette de
Planquette (par l’orchestre).
Mercredi 21 janvier.
A 21 heures :
Radio-concert avec le gracieux concours du quatuor Radio Normandie (Mme
Delacour, pianiste, M. Richard, professeur de violon, M. Croquison,
violoncelliste et M. Raymond Deschamps, violon ripiane):
Première partie:
1. Les ruines d'Athènes
(Beethoven);
2. Mai (Reynaldo Hahn);
3. A mon passage
(Franceschi);
4. Sérénade hongroise
(Joncières).
Deuxième partie:
5. L'Italienne a Alger
(Rossini);
6. Sérénade, solo de
violon par M. Raymond Deschamps (Ern. Richard);
8. Pasqua Fiorita
(Chillemont).
Vendredi 23 janvier.
A 21 heures : Concert
offert par I'Association des auditeurs de Radio Normandie (section havraise).
Relais du bar de I’Hôtel Frascati.
Samedi 24 janvier.
A 21 heures:
Radio-concert de musique enregistrée :
1 - Je m’appelle Flossie
(J. Szluc);
2. Les chemins de mon
cœur (J. Szluc);
3. Mon Petit (Jolson);
4. Lettre d’une amante
(M. Baggers);
5. Si mes vers avaient
des ailes (Reynaldo Hahn);
6. Princesse Czardas (E.
Kalman);
7. Vous êtes la crème
dans mon café (Marc Hé1y);
8. Frentique (Ô ma bien
aimée (Tehar);
9. D’une prison
(Reynaldo Hahn).
De plus en plus, le
micro de la station se déplace à l’occasion de diverses manifestations : soirée
de boxe, le 2 mars 1931 au Havre; messe célébrée à bord du navire-hôpital
Sainte Jeanne d’Arc, par le R.P. Thierry d’Argenlieu, le futur amiral,
commandant des forces navales françaises libres en 1943) le 19 avril 1931 avant
son départ pour les bancs de Terre-Neuve ; reportage du match de coupe de
France de football, Club français de Paris contre Excelsior de Roubaix, le 2
avril au Havre ; concerts de carillon à Rouen des 24 et 31 mai 1931, etc. Le
reporter, qui prend de plus en plus d’assurance, est un jeune journaliste et
écrivain régional, Jean Le Povremoyne. Le studio rouennais, installé dans une
salle de l'Hôtel de Ville, est inauguré le 25 juin 1931 et dans la foulée,
l’annonce de l’ouverture prochaine d’un troisième auditorium extérieur au Tréport
est donnée. A partir de juin 1931, Radio Normandie fait deux émissions
quotidiennes. Le nouveau programme démarre à midi, par le carillon de la
Bénédictine et la sirène de l’usine annonçant la fin du travail de la matinée.
En août 1931, Marcel
Pellenc lance une offensive contre les postes privés et Radio Normandie en leur
refusant la location des circuits téléphoniques. Le prétexte invoqué a des
relents politiques après diffusion, dans la presse, d’une lettre reçue le 8
août, par Fernand Le Grand :
“République française,
Postes et Télégraphes, Direction départementale de Rouen.
Rouen, le 7 août 1931.
Monsieur, j’ai l’honneur
de vous faire connaître que le service de la radiodiffusion de Paris m’a
reproché de vous avoir donné un circuit lors de la venue à Caudebec de M.
Tardieu sans qu’une demande officielle ait été envoyée par vous et sans que
I’autorisation correspondante ait été donnée par I’administration. En aucun
cas, nous ne sommes plus autorisés à donner un circuit pour radiodiffuser des
discours sans que les instructions correspondantes nous aient été transmises.”
C’est là l’origine des
difficultés rencontrées, et rien autre chose (sic).
Jusqu’ici rien n’est
changé en ce qui concerne la radiodiffusion des concerts qui exigent
l’utilisation des circuits téléphoniques urbains ou interurbains. D’ailleurs
des instructions précises seront demandées à I’administration sur ces
différents points. Veuillez agréer...
Cette subtile forme de
censure est blâmée par la plupart des journaux spécialisés.
Le 20 décembre 1931,
Radio-Magazine s’étonne : “On nous signale de curieux essais de Radio
Normandie sur 246 mètres environ. Ces émissions faites le 13 décembre, de 22
heures à 1 h 30 du matin, fort nettes et bien modulées, comportaient un concert
de musique anglaise offert par une maison de Londres et ont été entendues dans
de bonnes conditions à Montpellier.”
C’est la concrétisation
des accords de Fernand Le Grand avec l’I.B.C. Radio Normandie devient ainsi, la
nuit, un “périphérique anglais”. La station se développe d’ailleurs, au cours
de l’année 1932, grâce aux ressources nouvelles fournies par ses émissions
anglaises et à la publicité nationale que lui apporte, pour ses émissions
françaises, l’agence Publicis. La publicité régionale, elle, est récoltée par
le service commercial de Radio Normandie, dirigé par M. Auzillon. Les émissions
anglaises, à partir du 1er février 1932, ont lieu les week-ends jusqu’à 3
heures du matin sur 233 mètres et, dès fin février en semaine, de minuit à 1
heure du matin. L’équipe anglaise du poste commence à se gonfler. Les speakers
venus de Londres sont Bob Danvers Walker -“Uncle Bob”-, son épouse et E.J.
Oestermann, rejoints par John Sullivan, Ian Newman, D.J. Davies et H.V. Gee. L’émetteur
a toujours une puissance officielle de 500 watts, mais de nouveaux étages
amplificateurs lui donnent, en réalité, une puissance de 8 kW. Deux fois par
semaine, Radio Normandie procède aux premières expériences de télévision. Henri
de France, jeune administrateur-directeur de la Compagnie générale de
télévision du Havre, a équipé la station de son procédé qui génére des signaux
successifs et discontinus. Mais ces essais de radiovision n’auront lieu que
pendant quelques semaines et s’arrêteront faute de téléspectateurs.
C’est aussi, dans
l’histoire de Radio Normandie, l’époque d’une crise grave. Fernand Le Grand,
toujours soucieux d’augmenter les ressources de sa station, n’a pas craint de
louer des heures d’antenne au Centre de propagande des Républicains nationaux,
fondé par Henri de Kérillis, actif homme politique de droite, d’autant mieux
que cette organisation défend des idées que le président de Radio Normandie, à
titre personnel, est tout prêt à partager. L’affaire fait scandale et le comité
de la section rouennaise de l’Association des auditeurs de Radio Normandie
démissionne en bloc, le 8 février 1932, en expliquant ainsi sa décision : “Le
conseil (...), considérant qu’il s’est proposé lors de la fondation de la
section, un but de décentralisation artistique et d’information régionale,
qu’il s’est interdit, en complet accord avec M. Le Grand, toute incursion dans
le domaine politique, s’étonnant que M. Le Grand ait cru devoir s’écarter de
cette règle en mettant son poste à la disposition d’un parti politique en vue
de la propagande électorale, et ce, au lendemain du jour où il vient de
recevoir une subvention de 25 000 francs du conseil général, estime dans ces
conditions qu’il ne peut continuer sa collaboration et décide, à l’unanimité,
de démissionner...”
La polémique qui
s’ensuit, dans la presse régionale et même nationale, va jusqu’à mettre en
cause les émissions anglaises de la station, ainsi que sa puissance “usurpée”.
Pour calmer cette agitation dangereuse, Fernand Le Grand est contraint de faire
machine arrière et envoie, le 8 avril 1932, à René Millot, président de la
section rouennaise transformée en Radio-Rouen, une longue et lénifiante missive
: (...), je suis heureux de vous faire savoir que notre conseil
d’administration a décidé d’interdire d’une façon absolue les émissions
politiques et cela à la suite de divers incidents occasionnés par ce genre de
propagande. Radio Normandie avait cru bien faire en donnant la possibilité à
tout le monde de faire ces émissions. Nous devons sincèrement reconnaître
qu’elles sont pour le moins prématurées. Nos auditeurs, d’une façon générale,
sont contre ce genre de causerie. Radio Normandie désirant éviter à tout prix
la discorde entre ses auditeurs a trouvé sage d’interdire toute politique au
micro. Dans ces conditions, la manière de voir différente qui nous avait un
moment séparés n’existe plus et Radio Normandie vous donnant maintenant pleine
et entière satisfaction et vous garantissant que, dans I’avenir, aucune
décision sur ce sujet ne sera prise sans accord avec vous, nous osons espérer
qu’il nous sera possible, comme dans le passé, de collaborer étroitement et de
continuer, depuis notre auditorium de Rouen, les retransmissions qu’il vous
appartiendra d’organiser...
La semaine suivante, le
14 avril 1932, après deux mois d'abstention, l’auditorium rouennais, installé à
l’Hôtel de Ville, reprend ses émissions du jeudi sur la station normande.
Entre-temps, le 11 avril, le premier reportage sur la foire de Caen est diffusé
et le principe de la création d’une section caennaise est décidé. Le 23 avril,
le nouveau groupement est tenu sur les fonts baptismaux par le député du
Calvados et ministre de la santé publique, Camille Blaisot. A l’issue de la
soirée à la chambre de commerce, un porte-micro, d’honneur, en fer forgé,
oeuvre du ferronnier d’art Pommier, est offert à Fernand Le Grand au nom du
nouveau radio-club et des radio-électriciens caennais. D’autres nouvelles
sections se constituent à Dieppe, Berck, puis à Cherbourg, Boulogne-sur-Mer, Le
Crotoy, Saint-Valéry-sur-Somme, Amiens et Calais : les Picards, faute de
station privée, rejoignent les Normands !
De plus en plus, Radio
Normandie, par la force des choses d’abord, par système ensuite, devient une
station ultra-régionalisée et décentralisée... et cela lui réussit. Depuis
juillet 1932, chaque jeudi, l’heure enfantine est animée par Tante Francine et
Oncle Roland (Francine Lemaître et Roland Violette) et des piécettes de
radio-théâtre spécialement écrites pour les jeunes auditeurs par la dieppoise Mireille
Kermor, sont interprétées par la troupe du théâtre du Petit Monde de Fécamp.
L’année 1933 constitue
une année d’expansion pour Radio Normandie. La station augmente encore
discrètement sa puissance, mais l’installation de ses nouveaux pylônes va déclencher
une nouvelle offensive des P.T.T. Pour changer ses vieux mâts d’antenne
haubanés que le vent d’hiver secoue et que rongent la rouille et les embruns,
Fernand Le Grand commande deux pylônes tripodes autoportants de 100 mètres, à
une firme parisienne de construction métallique, La “Construction soudée”,
que les techniciens montent en mars et avril 1933. Non seulement ces travaux ne
passent pas inaperçus - il faut construire un bout de route et un petit chemin
de fer Decauville pour transporter sur place les éléments dont certains pèsent
plus d’une tonne - mais encore tous les journaux publient la photo (excellente
promotion) de Francine Lemaître bravant le vertige et escaladant les 80 mètres
déjà érigés du premier pylône. En mai, la campagne Radio Normandie démarre dans
un certain nombre de journaux. Le Haut-Parleur mène la danse en écrivant : “La
construction à Fécamp, de nouveaux pylônes d’antennes pour Radio Normandie a
fait naître une émotion considérable dans les milieux sans-filistes normands.
Avec un zèle de bénédictin, le directeur du poste s’efforce de convaincre les
auditeurs de ce que la puissance ne sera pas augmentée. Mais il se garde de
spécifier le nombre de kilowatts actuellement employés. Reconnaître les 16 kW
qu’il imprime sur des prospectus ( les tarifs de publicité de la station
pour l’Angleterre), c’est avouer la fraude envers I’Etat. Déclarer une
puissance inférieure, c’est avouer la fraude envers les clients de la
publicité. Et M. Le Grand ne peut rien répondre aux sans-filistes protestataires
de la région qui se plaignent de ce que Radio Normandie les empêche d’entendre
d’autres stations”.
Dans sa colonne d’échos,
le Haut-Parleur du 21mai 1933 est encore plus fielleux :
“M. Pellenc
travaille beaucoup. On dit au ministère :
- C’est le bénédictin.
Quand il a bien travaillé pour interdire la mise en fonctionnement du poste de
Saint-Agnan
(Radio
Toulouse), il se repose en fermant les yeux sur l’augmentation de puissance
de Radio Normandie
On dit au ministre :
- C’est la Bénédictine”.
Et comme, même dans la
région normande, l’autoritarisme impérial de Fernand Le Grand lui vaut quelques
ennemis, la convergence des attaques aboutit.
Le jeudi 6 juillet, les
P.T.T. suppriment brutalement les lignes qui servent à Radio Normandie pour
assurer les retransmissions des studios décentralisés des sections d’auditeurs.
Au début d’août 1933, le
journal France-Radio rapporte la teneur du message que Fernand Le Grand vient
de faire parvenir aux sections de l'association des auditeurs de Radio
Normandie : “La direction de la Société des émissions Radio Normandie, qui
exploite le poste d’émission autorisé à fonctionner sous le nom de Radio
Fécamp, vient d’envoyer aux groupements d’amateurs et d’auditeurs du littoral
nord-ouest une circulaire qui leur annonce que, dorénavant, les concerts
organisés dans les villes de la région ne pourront plus être diffusés par le
poste sus-désigné. L’administration P.T.T.ique (sic) a notifié à la
société exploitante que, dorénavant, on ne lui louera plus les lignes. D’autre
part, précisent les communiqués, le service de la radiodiffusion a enjoint à
Radio Normandie de revenir à la puissance de 700 watts sous laquelle Radio
Fécamp avait été autorisé à fonctionner...”
Les responsables des
sections, ainsi agités, réagissent et interviennent par des pétitions et des
pressions sur tous les élus. Au cours de leur session d’octobre, les conseils
généraux de I’Eure et du Calvados émettent le vœu que les relations
téléphoniques soient rétablies le plus rapidement possible avec le poste si
goûté de Radio Normandie
Le conseil général de la
Seine-Inférieure, de son côté, renouvelle au poste normand la forte subvention
qui lui est allouée depuis plusieurs années. Le 7 novembre, c’est I’assemblée
des présidents des chambres de commerce de France qui vote le vœu suivant : Que
l’Etat renonce à toute mesure directe ou indirecte aboutissant, en droit ou en
fait, au monopole de la radiodiffusion. Mais rien n’y fait, la décision prise
par le ministre Laurent-Eynac n’est pas rapportée. Entre-temps, Radio Normandie
n’a pas stoppé, pour autant, la mise en oeuvre de ses projets. Un véritable
service des informations est créé et des nouvelles matinales sont données dans
une première émission à 7 heures du matin, tandis qu’un dernier bulletin donne,
de minuit à 0 h 15, les informations de Londres en langue anglaise et de 1 h du
matin à 1 h 15, les nouvelles de Paris en français. Une remorque est équipée du
système “Le Ruban Sonore”, utilisant à l’enregistrement, un procédé de
gravure électromécanique par pointe de diamant sur un film 16 mm en papier noir
opaque d’acétate de cellulose défilant à vitesse constante. Pour la
reproduction, on se sert du procédé de lecture du cinéma sonore par cellule
photo-électrique. Cet équipement permettra de reprendre, mais en différé cette
fois, la retransmission des émissions et des concerts organisés par les
sections de I’Association des auditeurs de Radio Normandie
La parution du décret du
26 décembre 1933 est peut-être I’arrêt de mort de la station normande. II
précise qu’à dater du 15 janvier 1934, les stations de radiodiffusion privées
devront se conformer aux dispositions de la Convention européenne de Lucerne.
Radio Normandie devra désormais émettre sur 200 mètres de longueur d’onde ou se
voir retirer son autorisation. Or, la majorité des récepteurs en fonctionnement
ne sont pas étalonnés pour descendre sur cette fréquence de 1500 kHz. Radio
Normandie perdra 80 % de son auditoire. La coupe est pleine. Au lendemain des
fêtes de fin d’année, une délégation de députés et sénateurs de la région
normande se rend à Paris pour effectuer une démarche auprès du nouveau ministre
des P.T.T. qui a succédé à Laurent-Eynac, Jean Mistler. II y a notamment le
sénateur Charles d’Harcourt, les députés et anciens ministres Camille Blaisot et
Georges Bureau, leurs collègues Duschesne-Fournet, Joseph Laniel et le duc
François d’Harcourt.
Jean Mistler consent à
réserver, à titre provisoire, la longueur d’onde de 206 mètres disponible pour
Radio Normandie et promet qu’un renforcement de la puissance de l’émetteur
pourra être accordé ainsi que le rétablissement des circuits P.T.T. En
attendant les textes officiels, la station normande pourra poursuivre son
exploitation dans les conditions actuelles.
Radio Normandie est
sauvée.
Son développement et
l’extension de son écoute ne cesseront plus jusqu’à la guerre.
Enfin, Radio Normandie
continue, à la fois, à être le grand poste régional normand et à
développer ses émissions à destination de la Grande-Bretagne dont il est
le “premier périphérique”. La station est donc très écoutée en Grande Bretagne,
elle diffuse des messages publicitaires en anglais, surtout le dimanche, malgré
de vigoureuses protestations de la B.B.C. qui était concurrencée très
sérieusement par des programmes beaucoup plus divertissants. Pratiquement tout
le dimanche était entièrement destiné à la Grande Bretagne. Le poste audible à
Paris comme à Londres, diffusait des programmes tard dans la soirée, jusqu’à
trois heures du matin parfois. Les programmes dont l’indicatif « Ma Normandie »
s’adressaient aussi bien aux Normands (Francine Lemaître et Roland Violette)
qu’aux Parisiens et aux Anglais. André Briand fut speaker. Le fondateur,
Fernand Le Grand, obtient du ministre Georges Mandel, un statut légal pour sa
station et l’autorisation de la transférer de Fécamp à Caudebec-en-Caux,
sur le vaste plateau de Louvetot, par décret du 7 août 1935. Le 30 novembre de
la même année, la première pierre de l’édifice du nouvel émetteur est posée
officiellement, en présence du sénateur Thoumyre, président du conseil général,
du sous-préfet Rix et du chef de cabinet de Camille Blaisot, sous-secrétaire
d’Etat à la présidence du conseil. Le ministre des P.T.T. a délégué
l’inspecteur général de la radiodiffusion, Marcel Pellenc, qui présidera le
déjeuner réunissant toutes les personnalités présentes. Ancienne “bête noire”
des radios privées, dont le ministre a su modifier le point de vue, Marcel
Pellenc a l’humour de terminer ainsi son discours: « Et je me
permettrai de vous signaler que c’est peut-être pour les sans-filistes,
l’occasion de marquer d’un signe particulièrement reconnaissant envers M.
Mandel, ce fait que, pour la première fois que je m’assieds à la table
d’un poste privé, nous prenons acte d’une étroite collaboration féconde dont
profitera la radio, à l’intérieur de nos frontières, et l’extension de
l’art français a l’étranger ». Toute l’année 1936 est consacrée
à I’aménagement des nouveaux studios de Radio Normandie, dans le
ravissant château de Caudebec au bord de la Seine (l’actuelle mairie de
Caudebec), tandis qu’à quelques kilomètres, sur le plateau de Louvetot s’élève
le manoir normand qui abritera les machines et le personnel de l’émetteur.
Comme ce transfert a été facilité aux P.T.T. par un jeune attaché de cabinet de
25 ans, Max Brusset, qui sait négocier son influence réelle ou supposée,
Fernand Le Grand va l’engager lorsque l’avènement du Front populaire met le
jeune homme au chômage. Max Brusset devient délégué général du poste à Paris.
C’est lui qui s’entremettra avec Jean Prouvost, propriétaire de Paris-Soir pour
créer des informations partant de Paris par ligne téléphonique de la rue du
Louvre reliée directement à Fécamp. Ces émissions s’appelaient « Emissions
Radio Normandie Paris-Soir », elles étaient dirigées par Fernand Pouey et
une équipe du journal, notamment Marie-Madeleine Méric, héroïne de la
Résistance pendant la guerre et devenue Mme Marie-Madeleine Fourcade.
Max Brusset, ambitieux
et retors, qui n’a pas de fonds personnels mais qui a l’art d’inspirer
confiance, a déjà mis sur pied une combinaison visant à installer
un poste commercial à Monaco. Ayant essuyé un premier échec, il va, à
l’insu de Fernand Le Grand, s’aboucher avec M. G. Shanks, administrateur de
l’International Broadcasting Company et camérier secret de Sa Sainteté le Pape
( !), pour tenter de racheter un poste existant, le transférer dans la
Somme, dans le Nord ou bien l’Eure et en faire un nouveau périphérique anglais.
L’entente ainsi constituée dispose, avec divers bailleurs de fonds, d’une somme
de 10 millions pour mettre sur pied l’opération. Brusset fait des approches
auprès de Radio Agen, mais celui-ci est dans la mouvance du groupe Trémoulet et
constitue donc une chasse gardée. Max Brusset crée alors en 1937 la Société
informations et transmissions (S.I.T.), dont le siège social est à son
domicile personnel, 28, boulevard Raspail, à Paris. En tant
qu’administrateur-délégué de cette société, il va acheter une part importante
des actions de Radio-Méditerranée et s’entendre avec son directeur-général
Pierre de Présalé, pour transférer la station dans le Nord, ainsi qu’en fait
foi une lettre du 23 novembre 1937 où Brusset écrit notamment :
( ... ) Nous vous
proposons donc, comme futurs actionnaires, un accord aux conditions suivantes :
1° Nous demandons
d’avoir au conseil d’administration une représentation proportionnelle au
nombre d’actions possédées par chacun de nos groupes, 3 places sur 7
administrateurs.
2° La politique
commerciale et la direction du poste seraient assurés en commun avec vous et
aucune décision importante ne serait prise avant l’accord des deux groupes.
3° Vous nous donneriez
I’accord formel de la société, pour entreprendre toutes démarches en vue du
transfert du poste au cas où nous pourrions l’obtenir, ceci dans un but
d’amélioration commerciale du poste...
Quand Fernand Le Grand
de Radio Normandie apprend les manœuvres de son délégué parisien, il crie à la
trahison et le limoge aussitôt. Brusset, se réservant de lui faire payer cette
rupture, active les choses. Il a trouvé un site favorable pour installer le
grand poste commercial dont il rêve avec ses amis anglais : le château
d’Epone-Mézières en Seine-et-Oise. Une Société du Château d’Epône est aussitôt
constituée pour l’acheter. En sous-main, Brusset se procure encore 3 600
actions de Radio-Méditerranée, en décembre 1938, grâce à une avance que
lui fait I.B.C. de quelque 3 millions de francs [PV de la réunion du conseil
d’administration de la S.I.T. du 26 décembre 1938 (Greffe du tribunal de
commerce de la Seine) et lettre de l’I.B.C. du 26 juillet 1939 rappelant sa
créance remboursable soit en francs, soit en actions de Radio Méditerranée]. Il
contrôle ainsi la majorité du capital de cette société. Les projets de Max
Brusset semblent donc en très bonne voie, d’autant que depuis le mois d’avril
1938, avec le retour de Georges Mandel aux affaires (au ministère des
colonies), cet habile manœuvrier est devenu son chef-adjoint de cabinet,
position utile à ses desseins. Mais les
événements politiques se précipitent en Europe, et vont donner à Brusset
l’occasion de faire coup-double: monter le nouvel émetteur qu’il souhaite et
faire payer à Fernand Le Grand son éviction de Radio Normandie Cinq jours après
la déclaration de guerre, le 8 septembre 1939, Radio Normandie, seul parmi les
12 postes privés français, est réquisitionné pour les besoins de la défense
nationale. La S.I.T., pour compte de la Société du Château d’Epône, rachète
I’émetteur de Fécamp inutilisé depuis la mise en route de celui de Louvetot,
quelques mois plus tôt. Fernand Le Grand rend, bien sûr, responsable Max
Brusset de la réquisition de son poste. Il le dit avec véhémence, au cours
d’une réunion de la fédération des postes privés, le 12 septembre 1939, où Max
Brusset jure ses grands dieux qu’il n’a jamais fait aucune démarche directe ou
indirecte pour demander ou faire hâter cette réquisition, qu’il n’a connue
personnellement que lorsqu’elle a été effective et officielle, et à laquelle il
était et reste opposé catégoriquement 72. L’ennui, c’est qu’une lettre du 19
décembre 1939, adressée par M. Shanks de l’International Broadcasting Company à
Max Brusset, semble prouver que toute l’opération était bien préméditée si l’on
en juge par cet extrait : ... La convention qui vient d’être échangée entre la société
I.B.C. que je représente, et vous-même, pour la mise en marche du poste de
Fécamp, dont la société S.I.T. est propriétaire, a besoin d’être précisée sous
forme d’une lettre-accord en ce qui concerne vos intérêts. (...) Il va de soi
que si, après les hostilités, les démissions du poste de Fécamp étaient
maintenues et si elles avaient comme les autres postes privés, un caractère
commercial, un nouvel arrangement spécial interviendrait entre nous, les
accords présents constituant un minimum de départ. Comme le moment est mal
choisi pour lancer une station publicitaire, l’émetteur de Fécamp de Max
Brusset va servir, sous I’égide du commissariat général à l’information
(Jean Giraudoux), du ministère des affaires étrangères (l’ambassadeur Fouques du
Parc), et de la commission des affaires étrangères de la chambre (Jean Mistler)
la propagande française en langue étrangère. Mais c’est la S.I.T qui effectue
toutes les démarches et qui paie, notamment, l’abonnement au service des
dépêches de l’agence Havas. Les émissions en tchèque sont dirigées par MM.
Mazarick et Osusky, celles en autrichien le sont par S.A. l’archiduc Otto de
Habsbourg. Les archives ne permettent pas de déterminer le nom du rédacteur en
chef des émissions polonaises. Le deuxième acte de la pièce imaginée par Max
Brusset - et dont il modifie l’intrigue au fur et à mesure des événements -
consiste à faire transférer, pour raisons techniques de sécurité
militaire, l’émetteur de 10 kW de Fécamp à Epône. La puissance en sera
considérablement augmentée par I’adjonction de matériel Thomson-Houston
spécialement commandé et le titre de la station: Radio-International-Fécamp
sera changé pour celui de Radio-International-Epône. Là, les dirigeants de la
fédération des postes privés commencent à se poser sérieusement des questions.
Pour les calmer, Max Brusset écrit une longue lettre, le 9 mars 1940, à Jacques
Trémoulet, vice-président de la fédération où il interdit à quiconque de mettre
en doute sa parole et où il précise : L’installation du poste à Epône, dans la
région parisienne, s’effectuera en accord et d’ordre du gouvernement dans un
but d’intérêt général et de propagande française qu’il n’appartient à personne
de discuter, et dont la réalisation ne saurait être attaquée. Ce poste
n’émettra à aucun moment en langue française et ne fera aucune publicité
commerciale française. Il est destiné uniquement il des émissions en langues
étrangères, sous le contrôle du ministère des affaires étrangères et du
commissariat général à l’information, à la disposition duquel il a été mis.
Très astucieusement, Max Brusset ne parle que de publicité française... il ne
ment pas une seconde puisque si l’émetteur peut devenir commercial après les
hostilités, il sera destiné à la publicité anglaise. Mais l’arrivée des Allemands,
en juin 1940, sonne le glas de ces belles espérances. Ils termineront les
installations d’Epône pour en faire Radio-Calais émettant vers I’Angleterre.
Quant à l’émetteur de Louvetot de Radio Normandie, il passe dans le giron de la
Propaganda Abteilung et fera partie (après augmentation de sa puissance
à 60 kilowatts) de la chaîne Radio-Paris.
Au moment de la guerre
en 1939, le poste diffuse des programmes pour les troupes britanniques engagées
sur le continent. Ces émissions qui avaient pris pour titre « Le quart
d’heure du tommy » étaient dirigées par l’ambassadeur Fouques-Duparc, la
comtesse Andrée de Fels. Puis il fut réquisitionné par les Allemands. Dès le
prélude de la guerre, fin juillet, début août, la société Radio-International
avait acquis la propriété de l’ancien poste de Radio Normandie installé sur la
falaise de Fécamp dans le chalet normand. Cet émetteur, à la demande de Jean
Mistler, président de la Commission des Affaires Etrangères à la Chambre des
députés, devait être transféré avec sa longueur d’ondes de 319 mètres, au poste
dénommé Radio-International-Epone. Les postes de Fécamp, Louvetot et celui
d’Epone furent simplement réquisitionnés et occupés par les troupes allemandes
au profit de la propagande allemande. Après le débarquement et la libération du
territoire, à l’ensemble des postes de Radio Normandie fut appliqué, comme à
tous les postes privés, le décret Teitgen, premier ministre de l’Information du
général de Gaulle qui éliminait purement et simplement sans aucune indemnité, les
postes privés. Pendant la guerre, Fernand Le Grand, par le canal de M. Briand
avait vendu à l’Agence Havas, présidée par Léon Régnier, une grande partie de
ses actions. De ce fait la majorité du poste appartenait à l’Agence Havas sauf
pour 25 % qui restaient la propriété de personnes privées. L’émetteur de
Louvetot qui servit de relais aux postes d’Etat, loué à l’ORTF a été libéré par
celle-ci en 1976 et a été vendu à un pasteur protestant qui l’a transformé en
maison pour enfants handicapés. La société anonyme resterait donc en sommeil.
A la libération, dans le
petit monde de la radio privée, I’épuration fait aussi des ravages qui doivent
souvent moins à la morale politique qu’aux rivalités d’affaires. Ainsi, sur
dénonciation de Max Brusset, son associé de Radio-Méditerranée, Pierre Le Roy
de Présalé, et son ancien patron et ami de Radio Normandie, Fernand Le Grand,
sont inculpés d’intelligence avec l’ennemi et incarcérés en février 1945. Le 9
mars 1946, le commissaire adjoint du gouvernement, Fouquin, conclut à la
mainlevée des mandats de dépôts décernés contre ces inculpés et au classement
de I’affaire qui, pour lui, se résume à une querelle d’intérêts plus qu’un
problème de collaboration. Mais Max Brusset insiste et un complément d’information
est ordonné. Un autre commissaire du gouvernement, Bouchard, en est chargé. Son
réquisitoire du 29 novembre 1948 confirme les conclusions de son prédécesseur
et se termine par cette phrase désabusée qui en dit long :
Il est inutile de
poursuivre l’examen des pièces pouvant concerner Max Brusset... puisqu’il n’est
pas inculpé.
Texte extrait de
l’ « Histoire de la radio en France » (René Duval) - Moreau et de « Radio privées, radios pirates» (Frank Ténot) – Denoël
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