L'ILE DE REM

Ludo GIJS

L'interview complète de Ludo a été publiée dans le numéro 121 d'OEM.

Alors qu’il jette un coup d’œil sur son journal local, Baudouin Dom, notre célèbre correspondant belge, tombe en arrêt sur un article célébrant le départ en retraite de Ludo Gijs, technicien dans une centrale électrique en Belgique. Ce qui suscite l’attention de Baudouin est le passé professionnel de Ludo. En effet, ce dernier a commencé sa carrière de technicien sur l’île de Rem et sur le Galaxy de Radio London. Les fins limiers d’Offshore Echos ont bien sûr retrouvé Ludo Gijs. Expériences vécues.

- Comment avez-vous été contacté pour être technicien sur l'île de REM ?

- En 1964, je faisais des études supérieures à Bruxelles, dans une école qui donnait des cours aux ingénieurs-techniciens. Un des professeurs s'occupait pour la NIR (BRT - maintenant VRT) du cours de radio-électricité. C'est ce professeur-là qui nous a demandés en classe : "Y en a-t-il parmi vous qui seraient intéressés à faire quelque chose entre leurs études et le service militaire?" Il y en avait. Étant célibataire, l'aventure me tentait. C'est là que tout a commencé. Le professeur n'a pas donné trop de détails. Il a attendu qu'on soit sûr d'être engagé. En juin ou juillet, il nous a révélés quel projet nous attendait. Le bureau d'ingénierie Heerema, le "designer" (l'architecte?) de l'île avait pris l'initiative de créer un "émetteur-pirate", entre guillemets, car à ce moment, il n'y avait encore aucune loi contre ces émissions. On a débarqué fin juillet. Pour l'île, on s'y rendait en hélicoptère de l'aéroport Zestienhoven ou par vedette rapide, à partir de Katwijk ou Noordwijk [villes côtières]. On était cinq de la même classe. On restait quatorze jours sur l'île, puis une semaine chez soi.

- Quelle a été votre première impression en apercevant l'île?

-  Le professeur Bernard, le père spirituel de l'affaire, disait : "Il ne faut jamais montrer que vous êtes jeunes et que vous n'avez pas d'expérience". C'est une leçon qu'il nous donnait avant de partir. Mais la première impression arrivé sur l'île, c'était de voir le 10 kW pour la télévision, installation RCA. Des techniciens de RCA étaient en train de le monter. C'était la première fois que nous étions loin de chez nous et en pleine aventure.

Il y avait un système de levage quand on arrivait par bateau. Le niveau de l'eau était normalement à dix mètres au-dessous et à un moment donné, il fallait sauter. D'abord les valises, et si ça marchait, nous sautions et on montait (explication devant la maquette, construite par Ludo pendant son service militaire, échelle 1/100). La tour mesurait 104 mètres.

- Comment étaient les conditions de vie à bord ?

- Les conditions étaient extrêmement bonnes. On était sept ou huit sur l'île. Il y avait l'équipe technique et ceux qui organisaient tout, les Hollandais. Les Belges, c'était la partie technique. Il y avait un émetteur VHF 40.11 pour la télévision commerciale de 19 h à 23h. Pendant la journée, on avait un émetteur radio. Pour cela, il y avait une antenne filaire.Dès que l'hélicoptère arrivait, à chaque fois, il fallait démonter l'antenne et ensuite tout remonter, refaire l'accord, etc. C'était à chaque fois annoncé, dès qu'il arrivait, on interrompait les émissions en disant que l'hélicoptère allait atterrir.C'était la REM "Reklame Exploitatie Maatschappij", devenue depuis la TROS. Cela a duré de juillet à décembre 1964.

- Et pour recevoir les programmes à terre, fallait-il des antennes spécifiques ?

- En VHF, canal 11, polarisation verticale. L'objectif était Rotterdam et Amsterdam, mais avec 104 mètres de hauteur, l'île bougeait tout de même plus ou moins, la réception n'était pas stable. Pour contrôler cela on avait donné à environ 200 personnes un récepteur télé gratuit, mais à certaines conditions.Ces gens-là notaient chaque soir la qualité des émissions. On était en contact avec la terre ferme en radio et le lendemain on avait le rapport. Ils avaient une sorte de système pour collecter toutes ces données.On avait les remarques techniques le lendemain et à partir de là, on s'adaptait.

- Quel était le contenu des programmes ?

- Surtout des feuilletons américains, mais tous nouveaux. Ceux qui passaient au même instant en Amérique étaient déjà achetés pour être montrés. Grâce à l'île, il y avait une valeur ajoutée par rapport aux autres.

- Quel était votre rôle sur l'île ?

- On était techniciens pour le son, pour l'image. La nuit, il fallait ajuster les émetteurs. On travaillait en équipe, une équipe de nuit pour l'entretien et le soir, il y avait l'autre équipe qui faisait les émissions. La nuit, il y avait quelqu'un pour faire les essais et contrôler le niveau de modulation. Il fallait quelqu'un pour produire un son, alors on donnait à lire une revue cochonne, et le type racontait ce qu'il voyait. Mais on avait oublié que l'émetteur était en service. Normalement il fallait se mettre en simulation. Le type qui a fait ça a été viré le lendemain.

- Pourquoi ça s'est arrêté ?

- La plate-forme continentale descend lentement jusqu'à onze kilomètres et puis après, ça plonge à deux cents mètres de profondeur. On a envisagé de construire juste à la limite des dix kilomètres de zone territoriale, là où ce n'était pas interdit. L'exploitation du fond de la mer n'était pas encore inclus dans les lois en ce qui concerne les émissions commerciales. On s'est dit qu'à dix kilomètres on pouvait construire. Pour interdire les émissions, la loi à Strasbourg a été modifiée. Il ne suffisait d'avoir l'accord que de trois ou quatre pays. Ils ont mis la frontière à 11,5 kilomètres et au début décembre 1966,  l'île tombait en zone interdite.

- Les émissions continuaient ?

- Jusqu'au 7 décembre, parce qu'il fallait une procédure légale et il y avait aussi l'aspect technique pour pouvoir arrêter une telle entreprise. Alors la Koninklijke Marechaussee - gendarmerie royale - s'est mise à réfléchir comment arrêter cela, car il a toujours été dit que tous dégâts occasionnés sur l'île pendant les coups de force des autorités, seraient à rembourser par l'État. On a vu venir leur bateau. Tout était prêt pour retransmettre en direct et montrer l'occupation de l'île. Les caméras étaient installées. Ils ont essayé de construire un échafaudage, mais ça n'a pas marché, ils sont repartis. Le lendemain, ils sont revenus avec de gros hélicoptères. Des gens en sont descendus. On n'a pas enlevé l'antenne. Quelqu'un a sauté sur un coin de l'île et avec un arrêté du ministre de la justice, il a dit : "Nous venons pour arrêter l'île, est-ce que vous allez collaborer, ou est-ce que vous allez vous défendre?" On a dit : "On ne va pas se battre, mais on ne va pas vous aider, à vous de vous débrouiller, mais tout ce que vous endommagez sera sur le compte du gouvernement." C'est à ce moment-là qu'un technicien du gouvernement est descendu et a arrêté l'émetteur radio. Il a coupé l'antenne et puis les hélicoptères sont venus. C'était noir de gendarmes. Ils ont retiré les cristaux (quartz des émetteurs) et mis des scellés partout.

- Des anecdotes, des bons souvenirs ?

- Toute cette période était l'enchaînement d'événements de grande valeur pour moi. Imaginez-vous : à l'âge de 21, 22 ans, on prend l'hélicoptère chaque semaine, il y a trente-cinq ans ! Le bateau avait des moteurs assez puissants, la navette prenait à peu près quarante minutes. Il fallait s'attacher avec des ceintures, et la vedette rapide était une sorte d'aéroglisseur. Du spectacle ! Monter sur l'île était une aventure, la vie sur l'île aussi.

Ludo Gijs, a également travaillé comme technicien sur Radio London dans les premier temps  et a ensuite travaillé pour la régie d'électricité belge. Il sera l'un des invités d'Euroradio 2001 cet été à Calais.